L’industrie chocolatière peine à s’affranchir du travail des enfants
CACAO
—Par Ivan Radja. Créé le 03 décembre 2011 à 21h31
Les Espagnols raffolent du Suchard Turrón, une spécialité à base de nougat fabriquée spécialement pour ce marché, avec un boom marqué pour les fêtes. C’est dire combien est inopportune pour le chocolatier la pétition lancée par une consommatrice, émue que son cher Turrón soit le fruit du travail forcé d’enfants dans les plantations d’Afrique occidentale.
Plus de 52 000 signatures ont appuyé son combat à ce jour, et le mur Facebook de Suchard a été assailli de centaines de messages demandant à la marque des éclaircissements. Celle-ci a finalement dû reconnaître que la friandise n’était pas produite avec des fèves de cacao certifiées «fair trade», c’est-à-dire avec la garantie de conditions de travail correctes pour les fermiers, et l’absence d’enfants esclaves dans la récolte du cacao. Selon les chiffres 2010 de la Déclaration de Berne, 1,8 million d’enfants sont utilisés dans les plantations de Côte d’Ivoire et du Ghana (62% de la production mondiale à eux deux), dont plusieurs centaines de milliers sont victimes du travail forcé. «Une réalité inacceptable contre laquelle nous luttons», souligne Suchard dans ses réponses des 19, 20 et 21 novembre, toujours sur Facebook.
Comment Kraft Foods, groupe auquel appartient Suchard, explique-t-il ce faux pas, alors qu’une autre de ses marques, Cadbury, vient de faire un effort remarqué pour sa barre chocolatée Dairy Milk, désormais estampillée «fair trade»? La question, soulevée dans de nombreux commentaires sur la page Facebook de Suchard, met le doigt sur la complexité et la lenteur de la lutte contre le travail des enfants. «Plus de 10 millions de dollars sont consacrés chaque année pour améliorer la qualité de vie de milliers de personnes dans les plantations de cacao», explique au «Matin Dimanche» Heike Hauerken, porte-parole de Kraft Foods Europe. De 19 000 tonnes, la part de fèves de cacao «fair trade» achetées par le groupe devrait passer à 25 000 tonnes fin 2012. «Certes, corrige Géraldine Viret, de la Déclaration de Berne, mais cela reste encore confidentiel. En 2009, sur 440 000 tonnes de fèves, Kraft Foods n’affichait que 1,59% de matière certifiée.»
Politiques adaptées aux pays
Cadbury distribue désormais ses barres Dairy Milk avec le logo «fair trade» dans près de 30 000 points de vente en Grande-Bretagne et en Irlande. D’autres exemples récents montrent que le secteur est sensible au fléau. Lundi dernier, Nestlé annonçait qu’il allait diligenter une enquête dans les plantations de Côte d’Ivoire en collaboration avec Fair Labor Association, une organisation indépendante à but non lucratif. Max Havelaar «salue l’initiative d’entreprises telles que Nestlé, toutefois nous restons très prudents, commente la porte-parole Florie Marion. En effet, il ne s’agit pas d’une certification indépendante, comme la «fair trade» avec toutes les obligations que cela comporte.»
En septembre, Mars annonçait son intention de commercialiser dès 2012 des Maltesers équitables. Début 2010, Nestlé commercialisait un Kit Kat certifié. A noter que ces actions, tout comme celle de Cadbury, sont circonscrites à la Grande-Bretagne et à l’Irlande. Pour Irene Milleiro, de la plate-forme Actuable, qui relaie la pétition espagnole, «les marques ont justement des politiques différentes suivant le degré de conscientisation du pays où ils écoulent leurs produits. En Espagne, l’intérêt pour ces questions éthiques est plus récent qu’en Grande-Bretagne, ce qui explique peut-être l’affaire du nougat Suchard.» «Nous agissons pas à pas, précise Heike Hauerken (Kraft Foods). Une agriculture respectueuse du développement durable ne se met pas en place en une nuit.»
Ni en dix ans, visiblement. En 2001, l’industrie chocolatière mondiale, dont Kraft Foods, signait le Protocole Harkin-Engel pour l’élimination de leur chaîne d’approvisionnement des pires formes de travail des enfants. Une décennie plus tard, les chiffres de la Déclaration de Berne, repris des constats de l’Université de Tulane (La Nouvelle-Orléans), sont éloquents, rappelle Géraldine Viret: «Au bout de dix ans, seuls 3% de la production mondiale de cacao sont certifiés «fair trade», raison pour laquelle nous participons à la «10 Campaign», qui milite pour une réglementation accrue de la part des Etats.» Les chocolatiers ne sont pas inactifs, et de bons pourcentages de leur production sont certifiés. Mais, si l’on y regarde de plus près, il s’agit souvent du label Rainforest. Ce label, dont Suchard souligne qu’il orne quatre de ses tablettes vendues en Suisse, concerne la préservation des forêts, mais ses exigences en matière de prix payé aux producteurs sont moins élevées que le label «fair trade». Le prix, principale pierre d’achoppement. «Il faudrait payer 1750 dollars la tonne de cacao si le prix du marché est inférieur à 1600 dollars, détaille Géraldine Viret. S’il est supérieur à 1600 dollars, il faudrait alors payer 15% de plus par tonne au producteur, ainsi qu’une prime de 150 dollars par tonne s’il s’agit de cacao équitable, et de 200 dollars si, en plus, il s’agit de production bio. Or, quand on parle de prix, les marques tergiversent.»
Les producteurs découragés
La Suisse, pays du chocolat, ne brille guère par ses efforts: seuls 0,6% des produits sont frappés du sceau «fair trade». «Seule la Grande-Bretagne fait légèrement mieux, note Géraldine Viret, mais, même avec ce très faible pourcentage, la Suisse se situe parmi les pays les plus avancés dans le combat contre le travail des enfants…» L’industrie chocolatière helvétique aurait pourtant tout intérêt à corriger le tir, estime Florie Marion: «Si elle ne se donne pas la peine d’investir dans le commerce équitable, elle risque de se retrouver face à un problème d’approvisionnement, car les producteurs ne touchent pas grand-chose et la nouvelle génération préfère se tourner soit vers d’autres cultures, soit quitter les campagnes pour la ville.»
(Le Matin Dimanche)












