L’âne et le bœuf de la crèche de Noël doivent tout à saint François

Histoire

Si l’âne et le bœuf ne sont pas mentionnés dans les textes bibliques, leur présence dans la crèche n’a jamais été remise en question, pas plus que celle des moutons ou même du chameau. Mais d’où viennent-ils? Que révèlent-ils?

Par Frédéric Rein. Créé le 25 décembre 2011 à 09h00
Dans l’étable de Bethléem où ils ont trouvé refuge, Marie et Joseph sont penchés au-dessus de leur nouveau-né. Jésus est lové dans une crèche – une mangeoire à animaux, au sens strict du terme – entouré d’un âne et d’un bœuf, qui le réchauffent de leur souffle.
On doit cette mise en scène de la nativité à saint François d’Assise. «Il a recréé en 1223 cette crèche dans un petit village d’Italie», précise François-Xavier Nève, chercheur et enseignant en linguistique et en histoire des religions à l’Université de Liège, et auteur des «Animaux de la Bible – Allégories et symboles»*. «Sachant que saint François avait un goût prononcé pour les bêtes, mais aussi les petites gens et la vie quotidienne, on peut imaginer qu’il avait déjà fait figurer les animaux que l’on y trouve aujourd’hui», suppose-t-il.
A partir du XVIIe siècle, la crèche s’impose dans de nombreux foyers chrétiens comme une tradition. On remet, année après année, les santons à leur place, avec ce bœuf et cet âne aux côtés de Jésus. Pourtant, même si le tableau peut sembler incomplet sans eux, ni l’un ni l’autre, pas plus que les moutons, ne sont mentionnés dans les Evangiles. «Il aura fallu attendre l’Evangile dit du pseudo-Matthieu (chapitre 14), un écrit apocryphe daté au plus tôt du VIe siècle, pour que l’âne et le bœuf entrent dans la scène de la nativité, souligne Frédéric Amsler, professeur d’histoire du christianisme ancien à l’Université de Lausanne. Plusieurs siècles d’interprétations allégoriques ou symboliques d’Esaïe 1,3 («Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître: Israël ne connaît rien, mon peuple n’a point d’intelligence») auront ainsi été nécessaires pour y aboutir.» En d’autres termes, à travers l’âne et le bœuf, c’est tout le règne animal qui reconnaît le Fils de Dieu. Mais pourquoi avoir choisi ces animaux-là? Certainement pas par hasard…
L’âne «fidèle à son maître»
Selon le Protévangile de Jacques, récit qui relate notamment l’enfance de Jésus écrit au IIe siècle, Marie a fait le voyage entre Nazareth et Bethléem sur un âne. Un âne gris commun, qui symbolise la loyauté dans l’Ancien Testament, «fidèle à son maître, alors que le peuple de Dieu ne l’est pas». On prête aussi à cette bête de somme les qualités de douceur, de patience et d’humilité. «La paix aussi, car il s’agit de la monture des patriarches Abraham, Isaac et Jacob», ajoute François-Xavier Nève. Et c’est ce même âne qui aurait permis à la Sainte Famille de fuir la persécution d’Hérode pour rallier l’Egypte, et sur le dos duquel Jésus entra dans Jérusalem le jour des Rameaux.
Le bœuf, quant à lui, aurait déjà été sur place à l’arrivée de Joseph et Marie. «On peut le supposer, puisqu’ils sont venus chercher la chaleur animale dans l’étable», reprend le chercheur. Employé pour le labour, pour porter le jonc et le bois, il est aussi utilisé lors des sacrifices. Ce taureau, castré à l’époque entre 2 et 3 ans, incarne ainsi la force, la chaleur et la sagesse.
Symbole d’innocence
Le mouton est tout aussi symbolique. «Ce caprin provient de la scène des bergers dans l’Evangile selon Luc, rappelle Frédéric Amsler. Luc insiste sur la pauvreté de Jésus, c’est pourquoi il le fait placer dans une mangeoire et met en scène des bergers, qui sont au bas de l’échelle sociale.» Ces gardiens de moutons ont été les premiers à être avertis par les anges de cette naissance. Ils arrivèrent donc avec leurs agneaux et moutons pour rendre hommage au Christ. Les moutons sont symboles d’innocence et de douceur. C’est aussi l’un des premiers animaux à avoir été domestiqué, dans un premier temps pour sa viande, puis pour son lait et sa laine.
«Car il faut bien voir qu’au-delà de la symbolique, insiste Claire Clivaz, professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions à l’Université de Lausanne, le choix de ces animaux représente le reflet de la société de l’époque. La présence récurrente de l’âne aux temps bibliques s’explique en grande partie parce que c’était l’animal domestique courant. Et le bœuf, la bête de trait par excellence.»
Moins classiques mais néanmoins placés parfois devant la crèche: le dromadaire, l’éléphant ou le cheval. Une présence qui s’explique par l’origine orientale des mages venus rendre hommage à Jésus.
La crèche, à l’image de la Bible, fait tenir aux animaux une place importante aux côtés des hommes. «Dieu forma les animaux et les fit venir vers l’homme afin que ce dernier ne soit pas seul» (Genèse 2, 18-19). Et ce n’est certainement pas Noé qui nous contredirait, lui qui, sur ordre de Dieu, avait embarqué sur son arche sa famille et toutes les espèces animales pour les sauver du Déluge (Genèse, chapitres 6 à 9).
* Paru aux Editions. du Gerfaut, sous le nom de plume d’Olivier Cair-Hélion, 2005.

(Le Matin Dimanche)

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