Les vignerons suisses souffrent d’une forte baisse des ventes
CRISE
—Par Marie Maurisse. Créé le 17 décembre 2011 à 22h50
Les viticulteurs suisses ne sont pas réputés pour être bavards. Alors quand l’un d’entre eux révèle, haut et fort, qu’il a des difficultés à écouler son stock, c’est que la situation est grave. L’auteur de cet aveu est en l’occurrence une femme, Claude Bocquet-Thonney, qui tient une cave avec son mari à Bernex (GE). «Nous avons encore plus de 5000 litres de Gamay et de Chasselas en cuve, explique-t-elle. L’année dernière, à la même époque, elles étaient vides.» La Genevoise est loin d’être la seule à s’inquiéter de la crise du marché.
En tant que présidente de l’association suisse des vignerons-encaveurs indépendants (ASVEI), elle confirme que le problème est général. «Les ventes ont fortement chuté cette année. Les chiffres officiels ne sortiront qu’au début de 2012 mais, d’après les retours de mes collègues, j’estime la baisse à environ 30%.» Willy Cretegny, un collègue genevois, a encore sur les bras 30 000 litres, dont la moitié du millésime 2010. Il ne peut même pas les vendre au vrac, car les tarifs sont trop bas. «Personne n’ose parler, mais il faut le dire: ça va mal!» Le pessimisme court jusqu’au canton de Vaud, où Jacques Humbert, président de la section cantonale de l’ASVEI, parle de 15% de ventes en moins, la baisse étant «plus forte sur le vrac que sur la consommation privée». Côté valaisan, les langues sont moins déliées, mais les professionnels lâchent aussi – en aparté – que les temps sont durs. Certains grands noms auraient même fait appel aux courtiers pour la première fois depuis plusieurs années.
Pourquoi le secteur viticole, l’une des fiertés de la Suisse, souffre-t-il ainsi? D’aucuns parlent du franc fort. Pourtant, à peine 4% du vin suisse est exporté… Contrairement à l’industrie des machines, par exemple, c’est donc sur le marché intérieur que les vignerons sont fragilisés. A cause de la baisse régulière de la consommation, d’abord. Par souci d’économie, les gens terminent leurs cartons avant d’acquérir de nouveau leur cépage suisse préféré, ou alors se rendent en France voisine pour acheter du vin à meilleur prix.
Vins étrangers à prix cassé
«Mais le grand problème, relève Jacques-Alphonse Orsat, président de la Promotion des vins suisses, c’est la baisse des prix, due notamment aux vins étrangers importés par les grandes surfaces». Coop et Denner, qui vendent environ 50% du vin consommé en Suisse, ont acheté récemment des productions allemandes et italiennes à des prix défiant toute concurrence: 1 euro le litre. Le contingent de 170 millions de litres importés serait d’ailleurs en passe d’être atteint – une première depuis son entrée en vigueur en 2001. Si Coop et Denner (Migros) affirment que les vins suisses sont toujours nombreux dans leurs rayons, le coup du Chasselas allemand passe mal auprès des producteurs suisses.
Tandis que l’Humagne ou la Petite Arvine sont toujours chéries des amateurs, la Dôle ou le Fendant sont plus délaissés. Et là, le problème est structurel: en se concentrant sur le haut de gamme, les vignerons suisses ont oublié de proposer des crus à des prix plus modestes (sans AOC), un segment désormais envahi par les Bordelais ou les Espagnols. Jacques Spahni, courtier à Sion, accuse aussi l’Interprofession d’avoir fermé les yeux en autorisant l’augmentation des volumes alors que le marché est morose. «La conséquence, c’est que le Fendant est actuellement à 4,50 francs le litre, contre 7,30 il y a vingt ans! Les vignerons ont longtemps été surprotégés. Mais maintenant, c’est fini, il faut qu’ils apprennent à se gérer!»
Mais, dans le métier, les avis divergent. L’ASVEI a demandé récemment l’application de la clause de sauvegarde de l’Organisation mondiale du commerce, selon laquelle une branche peut remonter ses droits de douane. Le sujet sera discuté au Parlement le 21 décembre. Laurent Favre, député PLR et président de l’Interprofession suisse, pense que c’est «peine perdue. Pour moi, il faut miser sur la promotion. La Confédération pourrait augmenter ses subventions.» Aide de Berne ou pas, tout le monde s’accorde à dire que les vignerons doivent investir dans le marketing. «Peu d’efforts ont été faits depuis les années 90, pense Monique Perrottet, spécialiste en communication. Les campagnes sont plus à destination des viticulteurs eux-mêmes que des consommateurs. Il faut que les producteurs apprennent à se vendre!»
(Le Matin Dimanche)

















