Veuves noires et pépés braqueurs
«DÉLINQUANCE GRISE»
—Par Geneviève Comby. Créé le 14 mars 2009 à 20h09
La population vieillit, la délinquance aussi, rappelle la journaliste française Laurence Ubrich. Dans un livre étonnant («Les papys flingueurs»), elle dresse un tableau de la criminalité des seniors - hommes et femmes confondus - très loin de l'image d'Epinal des placides retraités.
En Suisse, les condamnations visant les plus de 60 ans ont plus que doublé ces vingt dernières années (lire l'encadré). «Ce n'est pas tant une augmentation de la délinquance des personnes âgées qu'un phénomène lié au vieillissement général de la population», précise Daniel Fink, responsable de la division criminalité et droit pénal à l'Office fédéral de la statistique.
Incrédulité
Pourtant, on se penche rarement sur la question. «Rien que l'évocation de cette association entre délinquance et vieillesse provoque en général un sourire, quel que soit le crime commis. Mais quand il s'agit des jeunes, là ça ne fait plus sourire personne», relève Laurence Ubrich. Lors de son enquête, la journaliste s'est d'ailleurs heurtée à l'incrédulité de nombreux professionnels: «Médecins gérontologues, psychologues ou sociologues: même eux ont tendance à prendre cela à la légère.»
La «délinquance grise» regroupe, il est vrai, des situations diverses et variées, allant du voleur de nain de jardin, au malfrat de carrière ou au meurtrier sanguinaire. Mais au-delà des anecdotes croustillantes, le dédain qu'elle suscite intrigue. «Il existe très peu de sources sur ce phénomène, analyse Laurence Ubrich. Dans les statistiques, on parle des «60 ou 65 ans et plus», or il y a un monde entre la soixantaine et les plus de 80 ans.»
Omerta
Un flou qui illustre, selon la journaliste, notre difficulté à regarder la réalité en face: «On peine à admettre que le 3e ou 4e âge peut être transgressif. Le tabou autour de la criminalité des seniors est extrêmement fort.»
Au point d'ailleurs que l'on ferme même souvent volontairement les yeux sur cette réalité. «Il y a une sorte d'omerta, notamment autour des délits les moins graves, relève Laurence Ubrich. Qui va aller dénoncer une grand-mère en train de voler quelque chose? Certaines personnes âgées jouent d'ailleurs de cette image de papy gâteau pour ne pas éveiller les soupçons. Du coup, cette forme de délinquance peut être assez invisible.»
Les seniors du crime sont, comme les autres, guidés par des intentions crapuleuses ou pris dans l'engrenage de passions amoureuses dévastatrices. Mais pas seulement. La précarisation, le relâchement des liens familiaux et sociaux, la démence sénile sont autant d'éléments qui peuvent aussi pousser à l'acte quand on a passé l'âge de violer la loi aux yeux de la société.
Pour Pandelis Giannakopoulos, chef du département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève et spécialiste en gériatrie, l'évolution des moeurs n'est pas non plus étrangère au phénomène: «Les personnes âgées sont en train de changer. Celui qui est né en 1910 est très différent de celui qui est né en 1945. Le rapport à l'interdit social, à la provocation ou à la sexualité, tout a changé.»
Comportements antisociaux
Sauf le regard que nous portons sur nos aînés, poursuit-il: «Nous sommes restés accrochés à l'image de la gentille vieille dame au coin du feu, alors que les personnes âgées peuvent aussi avoir des comportements antisociaux. Par exemple, on le sait peu, mais il est des fois nécessaire de déplacer des arrêts de bus qui se trouvent devant des maisons de retraite à cause des comportements hostiles que les pensionnaires ont à l'égard des jeunes!»
L'ère des panthères grises et des voyous à prothèses auditives approche. Sans rire. «Même si statistiquement, cette délinquance reste marginale, elle soulève des questions sur notre société», insiste Laurence Ubrich. Une société dans laquelle les personnes âgées représenteront très bientôt un tiers de la population, ajoute Pandelis Giannakopoulos: «On sera alors obligés de totalement revoir notre regard sur le vieillissement.» Y compris de la délinquance.
| À LIRE «Les papys flingueurs», par Laurence Ubrich, Editions Bourin |
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| Papys braqueurs en Suisse En Suisse, si les condamnations des plus de 60 ans ne représentent que 4% de toutes les sanctions, elles ont plus que doublé en vingt ans! «Ce sont en grande majorité des délits de la circulation (+170%)», précise Daniel Fink, de l'Office fédéral de la statistique. Les violations du Code pénal ont, elles, augmenté de 60%, principalement des voies de fait ou des violences conjugales. Plusieurs faits-divers violents impliquant des seniors ont, par ailleurs, alimenté les médias récemment. Hold-up. L'été dernier, un fonctionnaire de 63 ans braquait la Banque Raiffeisen de Givisiez (FR) à l'aide d'un revolver factice et prenait la fuite avec un butin de 15 000 francs. En février, c'est un bureau postal de Güttingen (TG) qui était attaqué par un homme de 64 ans. Drogue. A peine un mois plus tôt, la police zurichoise arrêtait un retraité de 68 ans pour trafic de cocaïne et de marijuana. Le pépé dealer cachait la dope dans son armoire à balais... Arme blanche. En août 2007, à Onex (GE), un septuagénaire agressait à coups de couteau des jeunes un peu trop bruyants... En mai de la même année, toujours à Genève, un octogénaire épuisé d'attendre de pouvoir changer d'appartement pour un logement plus calme, s'en prenait à son assistante sociale, lui perforant la rate à l'aide d'un couteau de cuisine. Crime passionnel. En juin 2007, un septuagénaire argovien tuait sa femme avant de retourner son pistolet contre lui. |
(Le Matin Dimanche)













